Notre dernier rendez-vous date du 16 septembre. Que dire de ce « blanc » d’une quinzaine de jours ?
Vendredi 17. – Sur les conseils de mon hôte, Bernard, ce sera une journée de petites routes vicinales et de sentiers à travers bois. De fait, les occasions ne manquent pas pour m’arrêter et contempler ces paysages de Haute-Marne qui rayonnent la paix de la création. À la « cascade d’Etufs », c’est l’entrée dans la forêt d’Arc-en-Barrois : sentier interminable, d’où fuient des sangliers à mon approche, puis un long chemin forestier : durer, durer « comme un enfant qui tient la main de son père sans bien savoir où la route conduit ». Vraiment, ce pèlerinage est un courant qui, loin de m’appartenir, m’invite à me laisser appartenir par lui et à me laisser entraîner au nom de et pour mes frères & sœurs en humanité : « Le Vent souffle où il veut ; tu ne sais ni d’où il vient ni où il va … » J’arrive enfin à la Mairie : l’aimable secrétaire se souvient de mon passage le 15 juin. Chez elle comme chez tant d’autres personnes, je constate que ce genre de démarche « gratuite » suscite une interpellation. Dormir : dans la salle des fêtes.
Samedi 18. – Le froid est au rendez-vous. À Bricon, pensant que c’est une épicerie, j’entre : non, c’est un café. Mon sac fait question et on m’offre deux tournées pour prix d’un échange passionnant. En sortant, je sens qu’il y a un peu de roulis sur la chaussée, mais cela ne m’empêche pas d’arriver à St-Martin sur la Renne : re-Mairie, un peu austère, mais des voisins m’invitent (encore ! Décidément …) à boire un verre. Je me rassure : ‘’Quelqu’un’’ avant moi s’est fait traiter d’ivrogne et de glouton.
Dimanche 19. – Le soleil qui se lève dans la brume : quel spectacle ! Mais ça se paie : il gèle à -2°. Je taquine un blaireau avec mon bâton : il s’en fiche. Mon dîner : 3 pommes succulentes ramassées en cours de route ; « Regardez les oiseaux du ciel : ils ne sèment ni ne moissonnent, et votre Père du ciel les nourrit. » Ambonville : il y avait 24 éoliennes en juin, aujourd’hui le site est plus encombré encore : il y en a 50. Accueil chaleureux des amis allemands Remi et Evelyn. Le véritable accueil d’un pèlerin commence toujours par deux invitations : 1° Tu bois quelque chose ? 2° La douche est prête pour toi.
Lundi 20. – En route vers le Nord ! Mais une voiture s’arrête : Remi & Evelyn vont à Joinville. Tiens, pourquoi pas, je les accompagne. A la sortie de Joinville, je demande une précision à Pierre & Huguette, retraités (comme François & Jeannette avant Beaujeu) ; et c’est le même scénario : « Vous prendrez bien un café ? » Et puis c’est le repas partagé … Beaucoup de gens attendent, sans le savoir, un contact spirituel, quelque chose d’autre que les plaintes sur Sarko et autres. Retrouvailles de Pascal et Martine à Maizières : ceux-là ont une place toute spéciale dans mon cœur.
Mardi 21. – Nous voilà en automne. Pascal, en route vers St-Dizier, me dépose à La Houpette. Direction Comble-en-Barrois, où j’extorque son vrai nom à ce ‘’Monsieur Quidam’’ qui ne voulait pas le lâcher à l’aller !
Mercredi 22. – Jacques (c’est son nom) veut me conduire « plus loin », càd Triaucourt. Soleil pétant toute la journée : serais-je revenu dans le Gard ? Non, c’est Aubréville et - encore ! - une salle des fêtes pour logis.
Jeudi 23. – Coup de fatigue, et … tentation : le cheval sent l’écurie et, du coup, « Ce serait si simple de prendre le bus, non ? » Une bonne sieste et ça s’estompe. À Montfaucon (en Argonne, ‡ en Velay), surprise : longue causette avec le curé du secteur, et logis dans la salle paroissiale comme le 8 juin. Et la pluie s’annonce …
Vendredi 24. - … Pluie qui va m’empoisonner toute la journée. Le seul remède, c’est de faire comme si elle n’existait pas - et ça marche ! Dun-sur-Meuse, puis … Où aller ? Le choix est bon : à Milly-sur-Brandon, on m’offre un relais de chasse où, merveille, il y a un feu à bois ; idéal pour sécher tout ça ! Providentiel.
Samedi 25. – Tout est sec ce matin, la journée le sera aussi. J’aimerais atteindre ce soir Iré-le-Sec (sans jeu de mots), qui fut le point de départ effectif du pélé le 7 juin. Village pauvre, et le Maire a l’air si triste et sur la défensive ; après coup, je découvre en lui un cœur grand comme le monde. Il m’installe dans une ancienne école, à la limite de l’insalubrité et, sans doute comme pour se faire pardonner de n’avoir que « ça » à proposer (c’est une réaction que j’ai perçue en cours de route chez certaines personnes), m’apporte du pain et du jambon. Cordialité qui ne sait comment s’exprimer, mais si belle. Elle me réchauffe le cœur … mais pas la carcasse : en pleine nuit, expérience à ajouter au palmarès, je me sens fugitivement proche des SDF : il fait si froid que, heureusement, je déniche un grand carton dont je me recouvre : concluant ! Oui, ça garde bien la chaleur, c’est vrai.
À partir de là, deux paroles me reviennent. La première, du Livre des Proverbes, lue à la messe le 22 septembre (Pr 30, 7-9) : « Je te demande deux choses, ne me les refuse pas avant que je meure : éloigne de moi mensonge et fausseté ; ne me donne ni pauvreté ni richesse, laisse-moi seulement goûter ma part de pain, de crainte qu’étant comblé je ne me détourne et ne dise : ‘’Qui est Yahvé ?’’ ou encore qu’étant indigent je ne dérobe et profane ainsi le nom de mon Dieu. » La deuxième, de st Paul aux Philippiens (Ph 4, 11-13) : « J’ai appris à me suffire en toute occasion. Je sais me priver comme je sais être à l’aise. En tout temps et de toute manière je me suis initié à la satiété comme à la faim, à l’abondance comme au dénuement. »
Dimanche 26. – Le visage de compassion du Maire m’accompagne, tandis que je prends la route de Montmédy sous un petit crachin (oui, on est dans le Nord !). À la sortie d’Ecouviez, un homme descend de sa camionnette : « Je vous ai dépassé là-bas ; si vous voulez que je vous conduise quelque part, j’habite Tintigny. » Ok, il me conduit à Virton, … occasion de raconter une vie bien douloureuse. Savoir écouter : n’est-ce pas un des appels les plus lancinants qui jaillissent là où nous guettent la dispersion et l’anonymat ? L’après-midi : arrivée chez Pierre, qui m’avait ouvert son « auberge » le 6 juin.
Lundi 27. – La boucle est-elle bouclée ? Depuis quelques jours, je rêvais de pouvoir m’arrêter quelques jours dans l’ermitage qui, au fond de la forêt ardennaise, est le lieu de ma retraite annuelle depuis dix ans. Le rêve peut se réaliser, il s’est donc réalisé ! Le silence de la forêt … L’odeur pénétrante du feu de bois … Une bonne transition, qui m’a permis aussi d’entendre le brame du cerf !
Pour ceux qui aiment les bilans et les statistiques : 116 jours de pèlerinage, dont 102 jours de marche effective ; environ 2.500 km de marche (mais probablement plus), càd en moyenne 24,5 km / jour. Tout cela pour découvrir, comme le disait Sébastien de Fooz aux Eclaireurs et aux Guides le 24 avril (il fit un pèlerinage à Jérusalem en 184 jours), que le véritable pèlerinage mesure 30 cm : celui qui va de la tête au cœur.
En annexe, vous trouverez la version plus optimiste du rôle de st Thomas selon le « Maître de Cabestany ». Merci à Pierre Trillas, curé du lieu, de me l’avoir transmise !
Merci de votre compagnonnage tout au long des routes des hommes et de Dieu ! Amitiés, fraternellement,
Marc


