21e dim C – 26 août 2007
(Is 66, 18-21 ; He 12, 5-7.11-13 ; Lc 13, 22-30)
Mettons-nous à la place des gens qui vivent dans l’entourage de Jésus : après avoir entendu ce que Jésus leur a infligé dimanche dernier, on comprend qu’ils se sentent quelque peu déstabilisés. Il avait dit : “Ma venue révèle les intentions profondes de chacun. Chacun est amené à prendre position pour ou contre, et cela crée des conflits.” A partir de là, les gens commencent à se poser des questions : « Trois contre deux et deux contre trois ? Il y a sûrement les bons d’un côté et les mauvais de l’autre … J’espère que je suis du bon côté : chez les bons, les élus. Je veux savoir. Seigneur, à part moi, est-ce qu’il y en a beaucoup ou peu qui seront sauvés ? »
Faux problème évidemment ! C’est toute la différence entre les deux ouvriers qui arrivent sur le même chantier. L’un demande au contremaître : « Qu’est-ce qu’il y a à faire ? » et l’autre : « Combien est-ce qu’on gagne ? » Jésus vient ouvrir le chantier du monde ; sur chacun de nous il a posé son regard : comment allons-nous réagir à son invitation, simplement formulée : « Suis-moi » ?
Bien sûr, il y a de bonnes raisons, aujourd’hui comme hier, d’être inquiet, voire angoissé. Mais peut-être faut-il préciser ce que signifie, aujourd’hui, cette question : « N’y aura-t-il que peu de gens à être sauvés ? » Il y a cinquante ans, la peur des croyants était encore motivée, comme au temps de Jésus, par des incertitudes avant tout morales ou spirituelles, du style : « Irai-je en enfer ou au paradis ? » Aujourd’hui, est-ce que la peur de l’au-delà ça marche toujours ?
La peur des croyants semble avoir rejoint celle de tous les habitants de la planète, elle est de plus en plus motivée par les défis écologiques qui, à l’heure de la mondialisation, nous rendent solidaires d’une destinée commune … qu’on le veuille ou non : « Que sera le monde demain ? La planète terre a-t-elle encore un avenir ? » (Plus près de nous, en regardant par le trou de la serrure de Val-Duchesse, on se demande comment nos politiciens vont finalement négocier l’avenir de la Belgique, et … en attendant, on compte les points, avec le risque d’oublier les appels du quotidien !) Il n’y a guère que les sectes qui utilisent encore les peurs de l’au-delà pour motiver leur clientèle.
Quoi qu’il en soit, le message de Jésus est très clair. Il répond ici à quelqu’un qui se demande : « Est-ce que ça vaut la peine de se fouler ? » Comme toujours, dès qu’on tente de souscrire une assurance auprès de lui, il ne répond pas à ce genre de curiosité quant à l’avenir : il change de sujet, il ne parle pas en termes d’avenir mais s’exprime au présent : « C’est aujourd’hui, dit-il, qu’il se passe des choses importantes, c’est aujourd’hui qu’il faut vivre, c’est aujourd’hui que vous posez les bases de ce que sera demain. »
Et voilà qu’il se met à parler d’une porte étroite ! De quoi s’agit-il ? Une chicane, un check point, un goulot d’étranglement, qui servirait à filtrer les entrées dans le royaume ? Ce serait plutôt une invitation à se désencombrer et à correspondre à un certain gabarit. Une sorte d’itinéraire de délestage. Il paraît que, dans l’église de la Nativité à Bethléem, il y a une porte minuscule, ridiculement basse, où l’on est obligé de se courber pour y passer ; il fallait empêcher les cavaliers d’Allah d’y entrer sur leur monture - c’était leur habitude !
Le message de l’Evangile est très clair : La première chose, c’est qu’il faut être libre et léger. Les spéléos savent bien que, pour passer une étroiture, il s’agit de se débarrasser de tout bagage. Avant de me donner la clef du Royaume, Jésus ne me demandera pas si j’ai bien réussi en affaires ou si mon compte en banque est bien garni ; ce qui l’intéresse, c’est ma personne, c’est faire alliance avec moi. C’est toujours pareil : voyez ce qui s’est passé avec le jeune homme riche ; c’est un type bien, qui veut honnêtement réussir sa vie ; il se demande ce qu’il doit faire de plus pour avoir la vie éternelle en plus de tout ce qu’il a déjà. Qu’est-ce que Jésus lui dit ? « Ce que tu vis, c’est vraiment merveilleux ! Mais si tu veux faire un pas de plus et passer au-delà de l’étroiture de ta vie, sache qu’il te manque une seule chose : la dépossession. »
La deuxième chose, c’est qu’avec lui, il n’y a pas d’assurance sur l’avenir et sur l’éternité. Même st Paul a failli se faire piéger avec certaines communautés chrétiennes des origines, en essayant de leur détailler la manière dont le Christ allait revenir avec grand fracas (cfr 1ère lettre aux Thessaloniciens). Heureusement, il s’est repris dans sa 2e lettre en leur rappelant qu’il y a une dimension sociale dans leur vie et qu’il faut se mettre au boulot aujourd’hui. Ces braves gens s’imaginaient que la vie sur terre n’était qu’une salle d’attente et que les choses importantes seraient pour plus tard, dans ‘’l’au-delà’’.
Nous-mêmes, nous pouvons aller consulter internet : la toile répond à toutes nos questions … sauf celle du sens de la vie et ce que signifie ‘’être sauvé’’. Avec internet, on peut tout savoir, sauf le « pour quoi » du savoir, où mène le savoir. Sans faire l’éloge de l’ignorance (qui était le mal dont souffrait le petit peuple des siècles qui nous précèdent), peut-être avons-nous, au 21e siècle, à prendre conscience que, au niveau du savoir, c’est l’inverse : il y a de l’encombrement. NB : Je vous signale que le prochain ramassage des objets encombrants, ici à Wépion, aura lieu le vendredi 5 octobre : ne serait-ce pas une parabole qui pourra nous interroger : « Dans les greniers et dans les tiroirs de ton existence, qu’y a-t-il qui t’empêche de passer par la porte étroite ? »
Reste une interpellation, qui est plutôt gênante, surtout pour les bons pratiquants que nous sommes ! Ce texte de Luc laisse un sentiment d’exclusion, quand Jésus dit : « Beaucoup chercheront à entrer et ne le pourront pas. » Pour ceux qui interrogent Jésus, ‘’le Royaume’’ est un droit, ce n’est pas un chemin. C’est toute la question des mérites, grâce auxquels on obtiendrait la médaille d’or qui nous ouvrirait toutes grandes les portes du paradis … alors qu’on y entre par la petite porte de derrière.
C’est donc bien une mise en garde qu’il nous adresse : « Gardez-vous, dit-il, de la fausse sécurité qu’engendre la pratique religieuse sans conversion du cœur. Vous aurez beau dire : Nous avons mangé et bu en ta présence (traduction : nous avons été de fidèles pratiquants), il vous répondra : Je ne sais pas qui vous êtes, allez-vous en, vous tous qui faites le mal ».
Ce que nous appelons « le salut, être sauvé » ne se décide pas sur des activités purement religieuses. Jésus n’a jamais dit à ses compatriotes qu’ils devaient aller plus souvent à la synagogue, mais bien : « Aimez-vous les uns les autres ». A l’en croire, piété et charité peuvent ne pas aller de pair et être même en proportion inverse. Nos ancêtres dans la foi le savaient bien, eux qui, comme Dante dans sa ‘’Divine Comédie’’, envoyaient allègrement des papes et des évêques en enfer !
Mais la logique de Jésus a de quoi nous rassurer. Quand il nous dit : « Des derniers seront premiers, et des premiers seront derniers », n’est-ce pas ces papes et ces évêques-là qui nous accueilleront … en paradis ? Et ils ne seront sans doute pas les seuls - et ça, ce n’est pas une question : j’en suis certain !
Chaque dimanche, l’homélie sur le site : www.lapairelle.be
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